Posts by "Marie-Agnès"

Couac, quoique et quoi que.

La chasse aux couacs des « quoique » est ouverte :
oui, finissons-en avec les discordances, les fausses notes dont sont victimes, malgré eux, les « quoique » et « quoi que ».
 
couac
 

On écrira QUOIQUE en un seul mot si l’on peut le remplacer par BIEN QUE, qui lui, est en deux mots. Il s’agit alors de la conjonction de subordination généralement suivie du subjonctif et qui marque une opposition, une concession ou bien une restriction. « Quoique fatigué, il viendra au concert, quoiqu’il y ait des couacs. » Toutefois, dans certaines propositions présentant une objection plus qu’une concession, la conjonction « quoique » peut être suivie de l’indicatif ou du conditionnel, et signifie alors cependant, mais. « Je vais aller écouter cette conférence, quoique je préférerais (au conditionnel) aller au match de football. » Quoique s’élide devant une voyelle, c’est-à-dire supprime sa voyelle finale : « Quoiqu’elle soit musicienne, elle fera toujours des couacs. » L’expression familière « quoique ça » signifie néanmoins, cependant.

QUOI  QUE s’écrit en deux mots si l’on peut le substituer à QUELLE QUE SOIT LA CHOSE QUE/QUI. C’est alors une locution pronominale concessive (ou pronom relatif complexe) toujours suivie du subjonctif. Rappelons qu’une proposition concessive réduit la portée de la proposition principale ou lui apporte une contradiction. « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il râlera toujours ! » « Avant de faire quoi que ce soit, vous devriez réfléchir… » 

Quoi qu'il arrive

de Debi Gliori

Ce COUAC grammatical si répandu ne doit pas nous faire oublier que notre homonyme, nom masculin, est une onomatopée désignant une fausse note, un son discordant, familièrement nommée « canard ». Au sens figuré, il exprime un faux pas, une maladresse, une erreur. Sans faire de couac, sachez que l’on peut boire du kwak, une bonne blague… euh …bière belge du nom de son brasseur inventeur, Pauwel Kwak en 1791. 

Je laisse à Marcel Proust (1871-1922) le dernier mot : « Ma mère s’émerveillait qu’il fût si exact quoique si occupé, si aimable quoique si répandu, sans songer que les « quoique » sont toujours des « parce que » méconnus… »

Rocambolesque

« Ça ne tient pas debout, cette histoire, c’est rocambolesque, c’est du Grand-Guignol… » Nathalie Sarraute (1900-1999)

Tous les noms et adjectifs au suffixe -esque expriment une relation. C’est ainsi que notre mot du jour si abracadabrantesque, funambulesque, tirerait son nom des exploits de Rocambole, nom et héros du roman-fleuve de l’écrivain populaire du XIXe au nom joliment rocambolesque, Pierre Alexis, Joseph, Ferdinand, vicomte de Ponson du Terrail (1829-1871). Ce maître du roman-feuilleton raconte les aventures d’un voyou repenti devenu justicier, en marge de la société. Il tente de se détourner de son ex-mentor, l’infâme Sir Williams et de se muer en défenseur du bien. Parfois connu sous le titre Les Drames de Paris, les neuf romans du cycle Rocambole ont été rédigés de 1857 à 1871,  et créent un nouveau genre de fantastique littéraire, nourri d’aventures invraisemblables et extraordinaires. Rocambole, à l’imagination débordante, retenait son public en haleine. L’écrivaine Nathalie Sarraute témoigne dans son livre enfance de l’envoûtement que lui procurait la lecture de Rocambole. 

Rocambole Héros

Cet adjectif rocambolesque, invariable, signifie donc « rempli de rebondissements, de péripéties extravagantes ». Ses synonymes malchanceux rivalisent vaille que vaille, mais Rocambole a visé haut et fort dans son adjectif. Une fois prononcé, rocambolesque se suffit à lui-même et les explications superflues paraissent grotesques. Néanmoins, les fantastique, ébouriffant, abracadabrant, extraordinaire, inimaginable, impensable, étrange, incroyable, extravagant, étonnant, paradoxal, invraisemblable, ont le mérite de pallier les répétitions rocambolesques. 

Et si un autre rocambole se cachait derrière le héros aux aventures piquantes… D’où viendrais-tu Rocambole? Par quel subterfuge ton géniteur t’aurait-t-il dégoté ? Une hypothèse serait que son origine soit la plante au goût piquant qui porte aussi ce nom de rocambole. Nom commun féminin, la rocambole est une variété d’ail cultivée dans les régions méditerranéennes, appelée aussi ail géant d’Espagne ou allium scorodoprasum. De l’allemand Rockenbolle, la rocambole porte au sommet de sa tige des bulbilles pouvant servir à sa multiplication. Au sens figuré, la rocambole est une chose sans valeur, une futilité, une pacotille, une faribole, un propos frivole. Il peut enfin indiquer « l’attrait piquant de quelque chose », en lien avec l’odeur forte et le goût piquant de l’ail, qui dit-on, éloignerait les mauvais esprits.

ail rocambole

Ail rocambole

L’écrivain Ponson du Terrail cherchant un nom « pas piqué des vers », c’est-à-dire exceptionnel, se serait peut-être inspiré de notre plante piquante pour son personnage haut en couleur. Je me prête à l’imaginer glissant une délicate gousse d’ail de rocambole dans ses romans afin de rendre ses aventures plus relevées encore, plus transperçantes de rocambolades. Rocambolesque me direz-vous ? Je le revendique avec plaisir.  Notons que ce mot « rocambolade » fut créé en 1867 pour illustrer une farce littéraire dans le goût des exploits de Rocambole. 

Ce mot romanesque de rocambolesque plaît aux auteurs, friands d’aventures rocambolesques, chevaleresques, carnavalesques, clownesques, pittoresques, ubuesques, qui laissent le lecteur tantôt sidéré, médusé, éberlué, estomaqué, interloqué, tantôt ébahi, émerveillé, époustouflé, pâmé, extasié. 

Pastourelle

D’humeur bucolique,
pastoureau et pastourelle
chantent leur ritournelle
à leurs brebis égarées.
Aux alentours des pâtures,
trisse l’hirondelle rousseline,
roucoule la tourterelle des bois,
siffle de son long bec pointu la sturnelle des prés;
la sitelle torchepot, elle, picore une noisette
que l’étourneau sansonnet avait niché au creux de son arbre.
 

Le décor pastoral ainsi planté, nous apprivoiserons mieux ce mot, tel un mouton que l’on ramène au troupeau. Un joli mot que cette pastourelle entourée de beaux oiseaux au même suffixe -elle. Mais qui est-elle, que cache-t-elle notre belle pastourelle ? Elle tire son origine du latin pastor, pasteur, berger, celui qui garde les troupeaux. Autant le pâtre a perdu son s de pastor mais trouvé le circonflexe, « l’hirondelle de l’écriture » selon Jules Renard, autant notre pastourelle, petite bergère dans un premier sens, est restée fidèle à ses origines latines en gardant le s. Le pastoureau, masculin de pastourelle, est un petit berger dont le nom s’est étendu historiquement à la « croisade des pastoureaux ». Il s’agissait de paysans bergers, partis en bandes, censés délivrer Saint Louis fait prisonnier en 1250 à la bataille de Mansourah en Égypte. Malheureusement, leurs actions dégénérèrent en brigandage et en tueries. 

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La pastourelle, tableau de W. Bouguereau (1889)

Une pastourelle cache dans un second sens un poème chanté au Moyen Âge racontant la tentative de séduction d’une bergère par un chevalier peu scrupuleux. Parfois, la bergère, menacée par l’insistance du chevalier, appelle au secours le paysan qu’elle aime et qui se charge de chasser l’impertinent. Un personnage jouant le rôle de conseiller d’amour est omniprésent, j’ai nommé le rossignol, véritable poète lyrique de talent ! Dans la poésie pastorale ou bucolique de l’époque, cette pastourelle semblait exprimer le désir charnel masculin. Voici un extrait de pastourelle écrite par le troubadour Marcabru au XIIe siècle : 

 « …- Fille, dis-je, jolie chose,
Je viens de quitter mon chemin
Pour vous tenir compagnie.
Une si jolie paysanne
Ne doit pas garder ainsi
Un si grand troupeau de brebis
Toute seule en pareil lieu.
 
 
– Monseigneur, qui que je sois,
Je connais bon sens et folie;
Quant à votre compagnie,
Monseigneur, dit la vilaine,
Qu’elle reste où elle doit.
Car tel croit saisir ceci
Qui n’en a que l’apparence… »
 
Rossignol
Rossignol du Japon

De la poésie à la danse, il n’y a que quelques pas…de danse. La pastourelle est enfin une figure d’une contredanse française, la quatrième du quadrille ordinaire. Cette danse du XVIIIe est exécutée par quatre couples de danseurs.

La pastourelle cache un synonyme de son deuxième sens de chanson poétique, ô combien moins parnassien, moins musical : le mot églogue, qui semble avoir avalé des lettres…Ce petit poème pastoral dialogué se retrouve chez Pierre de Ronsard dans son recueil « Les Bucoliques ».

La musicalité de notre pastourelle bien-aimée rime avec celle des balancelle, cascatelle (petite cascade), chanterelle (corde la plus aiguë), venelle (ruelle) ou bagatelle.

 

 

 

Caparaçonner

Voici un mot que je viens de découvrir et que j’ai confondu avec « carapaçonner » qui n’existe pas ! C’est donc un barbarisme, c’est-à-dire une faute de langage consistant à employer un mot, soit inexistant soit déformé. Attention donc ici à ne pas intervertir le p et le r : ca – pa -ra – çon – ner. En revanche, le verbe pronominal, se carapacer, existe et désigne l’action de s’enfuir, se carapater ou bien de se protéger, se mettre une carapace.

Pour pallier cette erreur, penchons-nous sur l’étymologie de caparaçonner. Il vient du nom commun caparaçon, caparazón en espagnol, et dont l’origine latine caparo signifie chaperon, chape ou capuchon. Un caparaçon est une couverture ou housse recouvrant les chevaux. Il peut être soit d’ornement pour les cérémonies, soit de protection pour les chevaux de guerre ou de tauromachie. 

Ainsi le mot caparaçonner signifie au premier sens, couvrir un cheval d’un caparaçon, et en second, se protéger avec des vêtements rembourrés. Harnacher, enharnacher, vêtir, barder sont ses synonymes.

Dans le livre Ivanhoé, paru en 1819, Walter Scott décrit un cheval caparaçonné : « …l’animal lui-même était caparaçonné d’une splendide armure de guerre qui, cependant, aux yeux d’un meilleur juge, n’ajoutait rien au prix de la noble bête. »

Eugène Sue dans les Mystères de Paris, paru en 1843, dépeint la fière allure d’un cheval caparaçonné : « Et lorsqu’il est sanglé, caparaçonné, bridé, empanaché, peut-on voir un plus triomphant, un plus glorieux, un plus fier, un plus bel…animal? » 

Jean Fouquet, premier peintre et enlumineur d’histoire du XVe, a peint dans ses miniatures des Grandes Chroniques de France, Charlemagne à la bataille. L’armée de Charlemagne est montée sur des chevaux caparaçonnés aux motifs de fleurs de lys. 

Plus proche de nous, Colette (1873-1954), femme de lettres, écrit : « Puis elle brancha le fer à repasser, caparaçonna la table de la cuisine et se mit à l’ouvrage. » Caparaçonner a ici le sens de protéger.

Enfin, à la forme pronominale, se caparaçonner revêt le sens vieilli de s’habiller d’une façon peu habituelle, se vêtir bizarrement, s’attifer, s’accoutrer, se charger d’ornements ridicules. Il peut aussi avoir le sens de se protéger moralement, s’endurcir. « Comment peut-on se caparaçonner de la sorte? C’est ridicule. » « Il s’est caparaçonné contre les critiques. » 

D’autres barbarismes fleurissent dans notre langue française. En voici un florilège : aréoport pour aéroport, lieu de trafic aérien; aéropage pour cette fois aréopage, qui tire son nom de la colline d’Arès à Athènes; périgrination pour pérégrination, du latin peregrinus, étranger ; dilemne (confusion avec indemne) pour dilemme, du grec di- double et –lêmma proposition; opprobe pour opprobre, du latin opprobrium, réprobation publique, déshonneur ; frustre (confusion avec rustre, grossier, synonyme de fruste, et la forme conjuguée au présent de frustrer) pour fruste, qui manque de finesse, rustre; je vous serais gré au lieu de je vous saurais gré ; on dit savoir gré et non être gré. 

 

 

 

Escagasser

J’aime ce mot escagasser, il me plaît et ne m’escagasse en aucune façon.

Il sent bon l’accent du sud, le chant des cigales, la nature libérée, l’argot provençal.

Il sonne en symbiose avec son sens qui se métamorphose selon l’atmosphère ambiante.

Emprunté au début du XXe, escagasser tire son origine du mot provençal escagassa, affaisser, écraser. Il désigne l’action d’assommer quelqu’un, ou plus familièrement de le réduire en bouillie, de l’écrabouiller, rien que cela ! Appliqué aux choses, le vocable escagasser signifie abîmer, démolir, détériorer, dégrader, endommager, esquinter ou casser. Et si l’on devient plus familier, il se transformera en bousiller, déglinguer, détraquer, amocher.

« Ah ! Bougre de bagasse, tu vas voir comment je vais t’escagasser !  »

Notons que le mot bagasse a dans ce juron provençal, Bougre de bagasse, le sens de prostituée.

« Si tu escagasses ma voiture, je m’en vais t’escagasser. »

Au sens figuré, escagasser veut dire importuner fortement, ennuyer, fatiguer, énerver, et plus familièrement barber, embêter, empoisonner, assommer, enquiquiner, emmerder. Avouez qu’escagasser revêt beaucoup d’élégance en comparaison…

« N’insiste pas …Tu m’escagasses à la fin ! »

 Mais là où escagasser me séduit, me charme, m’enjôle, m’envoûte, me fascine ou même m’ensorcelle, c’est lorsque son sens se métamorphose en exprimant tout le contraire, c’est-à-dire, épater, impressionner, éblouir, subjuguer. Tout réside dans la manière de dire, et les Méridionaux, ces gens du Sud, sont experts en la matière. Ils allient à merveille le ton au geste. Ainsi, le sens de leur parler en devient limpide. Dans Manon des sources de Marcel Pagnol paru en 1963, le Papet parle de mariage à son neveu Ugolin :

« – Je te demande qu’une chose. En choisissant la femme, pense aux enfants.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ne te laisse pas escagasser par une jolie figure. Il nous faut des hanches larges, des jambes longues…et de beaux gros tétés. Choisis-la comme une jument poulinière.

– Mais si en plus elle a une jolie figure ?

-Si c’est en plus, ça me dérange pas…au contraire…ce sera la belle Soubeyran… et j’aurai plaisir à la regarder. »

 

Escagasser est un mot plein de ressources; il m’escagasse assurément. En effet, à la forme pronominale, « s’escagasser à faire quelque chose » signifie se donner du mal, s’évertuer, se démener, se décarcasser.

« Je m’escagasse à lui donner le bon exemple. »

Je me suis escagassée avec délectation à vous peindre un joli tableau du mot escagasser. J’espère ne point vous avoir escagassé, et si j’ai pu, par bonheur, vous escagasser quelque peu, j’en serai honorée et non escagassée.