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Pour un journalisme d’ESPÉRANCE, entretien avec Frédérique Bedos

Habitée par la force de l’Amour, elle imagine un journalisme différent, porteur d’espérance. Elle, c’est Frédérique Bedos, une femme de cœur et de conviction à l’énergie contagieuse et au sourire rayonnant. Son parcours de journaliste internationale sur les chaînes américaines, anglaises, puis françaises (MTV, France 2, M6, MCM et W9) l’a menée à un triste constat : « Notre monde vit dans une ambiance anxiogène qui crée la peur et nous empêche d’aimer. L’espérance, elle, est une boule d’énergie qui nous pousse à agir. Oui, l’espérance libère de la peur. » Alors, elle part à l’aventure en créant en 2010 LE PROJET IMAGINE, un média philanthropique et indépendant. Philanthropique, en voilà un joli mot, mais que recèle-t-il ? Son étymologie vient du grec ancien philanthrôpos, qui aime les hommes, phίlos, amoureux et άnthrôpos, homme, genre humain. Un philanthrope aime l’humanité, les hommes, les autres. Inspiré par cette bienveillance, le Projet Imagine met en lumière des « héros anonymes », des personnes qui dans l’ombre œuvrent pour le bien de tous. Ces films portraits sont diffusés sur le site internet www.leprojetimagine.com et sont ponctués de conversations de fond avec des philosophes, des sociologues, des politiques. Un fonds de dotation permet d’aider concrètement les actions de ces héros. « Aider ceux qui aident » afin de dessiner un beau cercle vertueux, telle est l’idée créatrice de ce nouveau média qui détonne dans le paysage audiovisuel actuel.Cercle vertueux

ÉCRIRE ENSEMBLE : Bonjour Frédérique, parle-nous de ton Projet Imagine.

FRÉDÉRIQUE BEDOS : Bonjour Marie-Agnès, je me suis fait le plus beau métier du monde, même si c’est une bagarre quotidienne. Le challenge est de trouver des fonds. Il faut avoir de la pédagogie, c’est-à-dire non seulement expliquer comment marche notre média, mais aussi dire que c’est important et utile. Quand tu bâtis un orphelinat en Afrique, on comprend tout de suite tes besoins. Dès que tu parles de faire des films pour un média philanthropique qui exclut cet esprit d’accumulation d’argent, mais au contraire privilégie un esprit de redistribution, il y a une dissonance car c’est inhabituel. Oui, on a besoin d’ONG (Organisation Non Gouvernementale à but non lucratif) pour faire quelque chose d’authentique, sincère, intègre, qui va détonner par rapport à ce que les médias nous diffusent. Les gens n’ont pas conscience qu’il y a une urgence civilisationnelle sur ce qui nous est servi chaque jour en termes de médias. Leur moral est atteint par les mauvaises nouvelles incessantes de la télévision, mais ils ne voient pas l’effet de pollution intense que cela a dans leurs vies ni les conséquences graves sur la joie de vivre. Ce climat anxiogène grignote l’espérance dans nos cœurs. Si nous n’avons plus d’espoir, c’est très grave parce que nous ne pourrons plus nous lever de notre fauteuil en disant : « Je vais agir, je rêve d’un monde meilleur, j’y crois ». Quand je donne des conférences, j’explique par exemple qu’une des dernières études américaines spécifie qu’un adolescent arrivé à l’âge de 17 ans a déjà vu environ 18 000 meurtres par la télévision, les jeux vidéo, les journaux télévisés. L’enjeu de civilisation est bien présent. Dans quel monde, quel état d’esprit voulons-nous faire grandir nos enfants sachant que beaucoup de parents utilisent la télévision comme baby-sitter ? Nous passons entre 3 h 30 et 5 h devant la télé chaque jour, soit entre 10 ou 15 ans sur toute une vie ! Oui, nous avons besoin de dons pour nous aider à faire en sorte que les médias redeviennent plus à notre service. C’est déjà le premier challenge.

Le deuxième challenge est de se battre pour que ces films aient de la visibilité. Nos films sont faits pour qu’il y ait une véritable contagion. L’idée est qu’en regardant ces films de héros, on ait envie soi-même d’entrer dans la danse, de se demander : « À mon niveau, que puis-je faire, dans quoi puis-je agir ? » L’intérêt est là. Plus nos films sont vus par beaucoup de gens, plus on a de l’impact sur la société dans son ensemble. On va à la rencontre des chaînes de télévision du monde entier pour leur dire : « Montrez nos films ». Cela demande des moyens, du temps, de l’énergie, de la conviction. Ce n’est pas du tout simple. On fait un peu « exploser » le système, car le monde des médias ne marche pas sur la philanthropie.

ÉCRIRE ENSEMBLE : Qui travaille avec toi pour la réalisation de tes films ?

FRÉDÉRIQUE BEDOS : Toutes les équipes viennent travailler bénévolement. C’est un challenge fou de trouver des professionnels des médias, cadreurs, ingénieurs du son… qui libèrent de leur temps. Tous veulent bien, car en se lançant dans ces métiers, ils avaient envie de faire de belles choses. Dans le Projet Imagine, il y a une aventure humaine magnifique. Ils vont aller à l’autre bout du monde rencontrer des gens qui font des choses formidables, qui vont être des exemples pour eux, leur diffuser une énergie, un respect de la vie. Ce sont des valeurs magnifiques. On ne part pas dans un tournage Imagine sans en revenir différent, c’est sûr. C’est pourquoi ils trouvent la conviction d’être là. Ils doivent tous jongler, travailler en plus pour gagner leur vie, et dès qu’ils trouvent du temps, ils se rallient au Projet Imagine. Certaines compétences sont trop chronophages pour leur demander entièrement du bénévolat. Pour exemple, le montage d’un film demande 8 h de travail par jour pendant plus d’un mois. Tous doivent faire des efforts financiers pour travailler au Projet Imagine.

ÉCRIRE ENSEMBLE : Explique-nous ce formidable cercle vertueux.

FRÉDÉRIQUE BEDOS : Le cercle vertueux se forme grâce à l’utilisation de nos dons. Non seulement nous réalisons ces films qui sont un outil de communication professionnelle pour nos héros, mais en plus nous donnons des coups de pouce financiers aux héros qui en ont le plus besoin. Nous avons une double casquette, d’un côté un média, de l’autre une ONG qui aide. C’est pour cela que notre slogan est « Pour aider ceux qui aident ». Nous sommes un fonds de dotation, et notre activité est d’intérêt général.

ÉCRIRE ENSEMBLE : Ton film DES FEMMES ET DES HOMMES fait le tour du monde. Il a été présenté à l’ONU de Genève le 6 mars 2015 en clôture du Conseil des droits de l’Homme et à l’occasion de la Journée internationale de la Femme. Il fut également visionné le 13 mars aux Nations Unies à New York dans le cadre de la Commission de la condition de la femme (CSW). Raconte-nous.Cine-ONU

 

FRÉDÉRIQUE BEDOS : Oui, c’est une très belle reconnaissance. De plus, la chaîne TV5 monde diffuse notre film dans le monde entier, traduit en 16 langues. On peut le regarder sur leur site internet consacré aux femmes, les terriennes. Ce film sur l’égalité entre les hommes et les femmes du monde a été projeté à Matignon dix jours après les évènements de Charlie Hebdo. Ce soir-là, je l’ai vu avec un œil nouveau. Il prenait un autre relief, car tous les sujets brûlants du moment sont abordés dans le film : le terrorisme, l’extrémisme religieux, les journalistes qu’on veut faire taire, etc. Or c’est bel et bien un film sur les droits des femmes, la condition de la femme, la position de la femme dans notre société. Si on veut résoudre ces problèmes, il faut prendre à bras-le-corps tout ce qui est autour de l’égalité des genres. C’est très rare que les gens y pensent de cette façon-là parce qu’il y a eu beaucoup trop d’idéologies qui sont venues se greffer sur ce thème de l’égalité entre les femmes et les hommes. Certaines personnes, convaincues d’avoir la vérité, sont parfois trop clivantes dans leur message et ne réussissent qu’à opposer les uns contre les autres. Or le fil rouge de tous nos films est toujours de faire du journalisme d’espérance avec beaucoup de bienveillance et de respect. In fine, le but est de faire des films utiles, qui nous inspirent et nous encouragent à bâtir le meilleur ensemble. Si on fait tout pour se monter les uns contre les autres, comment va-t-on bâtir ensemble ? Nous trouvons d’autres éclairages qui unifient et qui pourtant sont parfois sévères. Nos héros regardent les problèmes bien en face et remontent les manches pour aller dans l’arène. Ils refont le monde en actions et pas en bla-bla. Dans le film, nous traitons ce sujet de la manière la plus globale possible pour montrer à quel point la situation est grave et prégnante. Si notre état d’esprit changeait, on pourrait résoudre la situation. Il faut changer les esprits et opérer une prise de conscience.

ÉCRIRE ENSEMBLE : Est-ce pour ce changement d’état d’esprit que tu organises des discussions de fond avec des philosophes, sociologues et politiques ? 

FRÉDÉRIQUE BEDOS : Oui. Au début, j’ai appelé cela conversations de fond. En 2011, lorsque j’ai interviewé Jean-Paul Delevoye, à l’époque Médiateur de la République, c’était une conversation. Nos héros anonymes étaient selon lui des « combattants de l’espoir ». Actuellement, on réalise une refonte complète des rubriques de notre projet. Le film DES FEMMES ET DES HOMMES est dans cette rubrique, et l’on voit bien que c’est bien plus qu’une simple conversation, c’est un an de tournage. Tous les reportages, les documentaires sur les sujets de société participent également à cette réflexion. Avec le Projet Imagine, on peut tout aborder même les divertissements, les jeux, etc. La question essentielle qui se pose est : «  Quel genre de traitement et dans quel état d’esprit le faisons-nous ? » Nous intervenons encore une fois avec un esprit bienveillant, un esprit de respect, un esprit qui unifie, un esprit qui veut agir dans le concret. Je pense que cela change tout !sois-un-hc3a9ros-sois-toi-mc3aame-le-projet-imagine

ÉCRIRE ENSEMBLE : Comment ton aventure a-t-elle évolué ?

FRÉDÉRIQUE BEDOS : L’aventure a commencé par ma première vidéo de 7 minutes qui raconte l’histoire de mes parents. Quand je l’ai mise en ligne, les gens ont été touchés sans forcément bien comprendre tout ce que je voulais faire. C’est cela qui est drôle. Ils sont venus vers moi en me disant : « Je suis touché, si tu as besoin de moi, je suis là ». On a fait les premières vidéos en empruntant des caméras, des micros, c’était du délire ! Maintenant, effectivement, l’idée est de professionnaliser, de faire en sorte qu’on ait des donateurs réguliers. C’est un vrai travail, une bataille. Petit à petit, j’ai confiance.

On revient de New York où j’ai présenté le film aux Nations unies. J’en ai profité pour faire des rendez-vous avec des gens des médias, des diffuseurs, des producteurs. En mars 2013, j’avais été invitée par l’ONU à venir parler au Conseil des droits de l’Homme. À l’époque, je venais de terminer le film sur la justice restaurative (optique sur la manière de faire justice, orientée prioritairement vers la restauration des souffrances et dommages causés par un délit). En le visionnant, l’ONU a découvert le Projet Imagine et m’a répondu : « Finalement, ce que vous mettez en place, c’est un projet qui prône et met en valeur les droits de l’homme. En mars 2013, le programme mondial d’éducation des droits de l’homme aura 20 ans. On aimerait que vous fassiez une conférence pour nous partager votre vision du rôle des médias dans l’éducation des droits de l’homme. » J’étais impressionnée, moi, le petit Projet Imagine. Grâce à cette intervention réussie, j’ai ainsi pu rencontrer des personnes extraordinaires. Malgré la machine administrative qu’est l’ONU, des gens idéalistes et très engagés, avec des destins incroyables, y travaillent. Lorsque j’ai commencé à tourner mon film DES FEMMES ET DES HOMMES, j’ai entendu Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations Unies, faire une allocution spécifiant ses inquiétudes sur les objectifs du développement non atteints. Il affirmait que nous reculions dans le monde entier de façon très significative sur le droit des femmes. Quand j’ai entendu cela et je le dis très clairement dans le film, j’ai été troublée de me dire que l’on reculait à ce point là. Je pensais que peu à peu, on grignotait du terrain. En fait, non, nous sommes dans une période de reculade sévère. En tant que journaliste, il fallait que j’en prenne conscience et que je comprenne mieux. J’en ai parlé à mes amis de l’ONU en leur disant que j’allais faire un reportage et ils ont été très enthousiastes. Les gens que j’interviewe sont passionnants ; ils parlent avec leurs « tripes » et nous apprennent énormément de choses. 

ÉCRIRE ENSEMBLE : Quelles actions de tes héros anonymes privilégies-tu ? Une action reconnue d’utilité publique ou bien juste un charisme, une générosité, qui sans le savoir peut agir autour d’eux. Acceptent-ils tous de témoigner ?

FRÉDÉRIQUE BEDOS : En fait, il y avait une vingtaine de héros que j’avais déjà repérés par moi-même, puis j’ai lancé la grande campagne de dénonciation de héros dans le monde entier (rires). Aujourd’hui, je n’arrête pas de recevoir des mails, des messages, sur des héros potentiels. La liste d’attente s’allonge… Je ne fais pas dans l’ordre chronologique de réception, mais je regarde surtout ce que je sens être pertinent. L’idée est de faire un panel, un éventail très riche. Chaque héros ou héroïne s’attaque à une problématique différente, le fait dans un univers spécifique et vient de pays multiples. Toute cette énergie se libère et se développe dans le monde entier. Chacun a son type d’action. Je ne regarde pas si leur action a été décrétée d’utilité publique ou si au niveau administratif, ils ont une petite ou très grosse structure. Le charisme est important c’est vrai, car ce sont des personnes et non des associations dont je fais le portrait, qui doit durer entre 20 et 45 minutes. Il faut des gens qui dégagent quelque chose, car notre but est surtout de créer une contagion. Il doit se passer quelque chose de fort, pas forcément une personne volubile. J’essaie de rencontrer les personnes avant, mais lorsqu’ils sont à l’autre bout du monde, je n’ai pas toujours les moyens. Je dois faire preuve de discernement, glaner les bonnes informations, des indices sur la personne et sur ses actions. Il faut une originalité soit dans l’action, soit dans la biographie de la personne, soit dans les deux. Il faut quelque chose d’accrocheur, car autrement je ne vais pas avoir d’histoire à raconter. L’originalité peut être dans la solution apportée, dans l’action ou les moyens d’action qui ont véhiculé une nouvelle idée, une nouvelle vision de la manière d’agir. Ce peut être aussi une personne qui a un parcours de vie exceptionnel, comme par exemple, le portrait de Martin Maindiaux. Il travaille pour l’association Enfants du Mékong, une ONG qui fait des actions formidables au profit de l’enfance du Sud-Est asiatique, mais dont on parle déjà beaucoup. La vie de Martin est hallucinante, elle donne le tournis. Bien sûr, je mets en valeur l’action qu’il est en train de faire aujourd’hui, mais via tout un parcours de vie qui est tellement rocambolesque, incroyable. C’est avant tout le portrait d’une personne.

Il faut toujours que j’arrive à convaincre mes héros de me recevoir. Je n’ai pas eu un seul héros, une seule héroïne avec qui cela a été facile. C’est très intéressant. Ce sont des humble heroes, des héros humbles qui n’ont pas du tout envie d’avoir la lumière. Certains peuvent même penser que c’est risqué pour eux, mais ils se rendent compte que non. Je comprends qu’ils puissent le voir ainsi, car le monde des médias d’aujourd’hui peut rendre le reportage larmoyant à l’excès ou à l’inverse peut le déformer, le rendre provocateur ou scandaleux. Du coup, nos héros se méfient des médias et ils ont raison. Nous apportons notre différence grâce à notre parcours qui parle de soi et à mon histoire personnelle qui joue aussi pour une part. Je leur dis en résumé : « Il n’est plus temps d’être timide, il y a urgence. Nous sommes à la croisée des chemins, le pire comme le meilleur est en face de nous ; il faut agir urgemment et on a besoin d’exemples comme vous. » Dans le début de mes films de héros, il y a toujours cette grande explication : « Qu’est-ce qu’un Héros Imagine ? C’est une personne qui ne cherche pas la lumière et qui ne prétend pas être exemplaire… Mais c’est une personne bien décidée à aimer… Et aimer envers et malgré tout, c’est assurément héroïque ! Un héros Imagine sommeille en chacun de nous… » Dans notre pauvreté, dans notre humanité, tout ce qu’on est capable de faire doit nous encourager. Actuellement, je connais une personne qui refuse de me recevoir, mais je n’ai pas renoncé (rires). J’ai confiance. Je pense qu’il y a un moment parfait, particulier pour chacun. Chaque fois qu’un de mes films tourne pour l’un ou pour l’autre, je me rends compte que le film arrive à un moment précieux pour ces personnes, dans un chemin de vie, à un moment où ils en avaient besoin et ils ne le savaient même pas. C’est magique. Il y a quelque chose qui nous dépasse. C’est comme une mission.

ÉCRIRE ENSEMBLE : Sais-tu ce que tes héros font avec vos dons ?

FRÉDÉRIQUE BEDOS : Pour l’instant, ce sont de petits dons. En général, ils bouclent leur budget tout simplement. Quand je vois à qui je donne un don, je sélectionne pour quel héros cela fera la différence. Par exemple, quand je fais le portrait de Jean-Guy Henckel avec les Jardins de Cocagne, le plus long film tourné de 45 minutes, son action est déjà très grosse et ses besoins se chiffrent à quelques centaines de milliers d’euros voire des millions. Donc si je débourse cinq mille euros pour son action, je ne vais pas suffisamment subvenir à ses besoins réels. La différence, je la fais en lui offrant ce film, un très beau film sur son action, complet et professionnel. Tandis que lorsque je fais un don à Ryadh Sallem ou à Dominique Pace (voir la rubrique « héros anonyme » sur le site du Projet Imagine), je sais très bien que ce don de cinq mille euros leur a permis de boucler leur budget, car ils sont chaque année à quelques milliers d’euros près. Là, on fait la différence, cela a du sens. Demain avec plus de budget, nous pourrons aider à hauteur de plus et même simplement initier les choses. Je suis très vigilante de ce que je fais avec ces dons et je reste dans la ligne que je me suis fixée. Un jour à la fois. Nous réalisons, à notre niveau, des choses qui ont du sens pour nous.

ÉCRIRE ENSEMBLE : Quel est ton rôle dans « La France s’engage » ?la France s'engage

FRÉDÉRIQUE BEDOS : C’est encore très drôle de voir le destin du Projet Imagine qui est tout petit et qui se retrouve dans de grands projets, l’ONU, La France s’engage. Il y a 12 personnalités qui ont été choisies pour conseiller le Président de la République sur l’innovation sociale dans ce chantier présidentiel qui se veut humain. Les personnes choisies représentent de grosses entités telles que le secours catholique, l’ADIE (Association pour le Droit à l’Initiative Économique), très reconnues pour leur action sociale, mais aussi de grosses entreprises comme La Poste et Danone. Et puis, il y a le petit Projet Imagine. L’innovation sociale est portée par l’idée de l’initiative citoyenne. C’est en effet ce que font nos héros tous les jours en réinventant de nouvelles solutions pour faire face à des problèmes de société. Chacun à notre niveau, nous pouvons agir. Notre projet s’inscrit dans la dynamique de La France s’engage et cherche à mettre la lumière sur ces plus belles énergies de notre pays qui se donnent pour faire avancer le monde. Tout cela est en dehors de tout parti pris politique. C’est un engagement très fort.

ÉCRIRE ENSEMBLE : Tu as rencontré récemment un jeune pianiste, Tristan PFAFF. Dis-nous tout…

FRÉDÉRIQUE BEDOS : Encore une belle rencontre. Tristan est un jeune pianiste virtuose, lauréat du concours international Long-Thibaud. Touché par notre Projet Imagine, il m’a proposé d’offrir un concert le soir même de ses trente ans. J’ai accepté avec joie ce geste spontané et généreux. Il présentera en avant-première son prochain album à paraître chez Aparté, Piano Encores. Venez nombreux le jeudi 23 avril 2015 à 20 h 30 salle Gaveau.

ÉCRIRE ENSEMBLE : Merci Frédérique de ce moment partagé ensemble et bon vent à ton Projet Imagine et à tes héros anonymes du monde entier.

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Flyer Concert ImagineDans cet entretien, Frédérique Bedos nous parle à plusieurs reprises de son histoire personnelle, du puzzle de sa vie. J’ai été bouleversée en lisant son livre La petite fille à la balançoire. Elle y délivre un message d’espoir grâce à l’amour inconditionnel reçu de ses parents adoptifs. L’Amour n’a pas de limites…la-petite-fille-a-la-balancoire-frederique-bedos

Gardons en mémoire cette belle parole de l’abbé Pierre :

« Il ne faut pas attendre d’être parfait pour commencer quelque chose de bien ! « 

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Falbala

Une fois n’est pas coutume, découvrons notre mot à travers une affiche de film.

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Ce film mélodramatique de Jacques Becker (1906-1960) sorti en 1945, retranscrit avec un grand réalisme l’atmosphère d’un atelier de haute couture. Notre mot « falbala » batifolerait donc avec la mode. Plongeons-nous dans le scénario : Micheline débarque à Paris pour se marier avec Daniel, un marchand de soie lyonnais. Mais elle va succomber au charme d’un couturier brillant, mais séducteur invétéré, Clarence. Pour elle, il va lui confectionner sa robe de mariée et lui dessiner de beaux falbalas…

Laissons encore flotter le suspense pour vous retracer l’incertaine étymologie de falbala. Le dictionnaire académique situe son origine au XVIIe siècle et son emprunt au provençal farbella, frange, guenille, dentelle. Une origine espagnole est avancée par les mots falda, habit de femme, et faldellin, cotillon plissé, kilt. Le mot allemand fald-plat, jupe plissée, feuille plissée, apporte lui aussi sa pierre à l’édifice. D’après d’autres convaincus, falbala viendrait de l’anglais furbelow prononcé « forbelo » et décomposé en fur-, fourrure et -below, en bas; on parlerait donc d’une fourrure du bas d’une robe pour cette source anglophone. Enfin, Gilles Ménage (1613-1692), grammairien érudit, établit sa version de la provenance du mot falbala dans son « dictionnaire étymologique ou origines de la langue françoise » réédité en 1694 : il aurait été inventé par un maréchal des logis, sous-officier responsable des écuries, un certain monsieur de Langlée. Discutant avec une couturière qui lui montrait une jupe au bas de laquelle se trouvait une bande plissée, il la félicita pour ce « falbala » remarquable. Ce mot qu’il venait d’inventer pour plaisanter fut pris au sérieux par la modéliste qui le répandit à toute la profession. Comme l’écrivit Victor Hugo en 1829 dans son recueil de poèmes Les Orientales,
« La rumeur approche, l’écho la redit. » 
 

Le dénouement ne saurait donc tarder… Nom masculin, le mot falbala était anciennement, au XVIIIe siècle, une bande d’étoffe plissée ou froncée, ou bien un volant de dentelle qui ornait le bas d’une jupe, robe ou rideau. Le falbala rehaussait ainsi l’apparence du vêtement ou du rideau. Au pluriel, les falbalas sont des ornements de mauvais goût, prétentieux et surchargés. Fanfreluches, fioritures, parures et autres affiquets sont ses dignes synonymes. Les falbalas se rapportent aux vêtements, aux choses en général, à des paroles, des chansons, etc. Dans le roman Un de Baumugnes, Jean Giono (1895-1970) exprime : « Je vous explique ça comme je le sais, sans falbalas. » 

De falbala dérivent les verbes falbalasser ou falbalater signifiant garnir de falbalas, pour une robe par exemple. 

Si le sens de ce mot qui chante à mon oreille n’est pas connu de tous, les fervents d’Astérix, eux, sont intarissables sur leur Falbala. Elle est l’égérie, l’inspiratrice d’Obélix follement amoureux de cette magnifique femme aux longs cheveux blonds et à la robe falbalassée. Malheureusement, Falbala est fiancée à Tragicomix. Le dessinateur Albert Uderzo aurait donné à sa Falbala une ressemblance avec l’épouse de son scénariste René Goscinny.


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À l’image de paroles bienveillantes ou blessantes, les falbalas disposent d’atouts pour à la fois embellir ou gâter une robe de collection.

Parangon

Malgré la rime, l’Avare de Molière (écrit en 1668), j’ai nommé Harpagon, est loin d’être un parangon de vertu. 

Apparu en 1504, le mot parangon provient de trois langues méditerranéennes : de l’espagnol parangón, comparaison, puis de l’italien paragone, pierre de touche, et enfin du grec ancien parakonê, pierre à aiguiser. Une pierre de touche (ou touchau) est un fragment de jaspe noir, pierre dure et opaque, utilisée pour discerner l’or de l’argent dans le métal en fusion. De nos jours, la pierre de touche est une expression signifiant un test, une épreuve, pour mesurer la valeur de quelque chose. 

L’étymologie de ce terme littéraire nous dévoile un soupçon de ses secrets, seulement… En joaillerie, un parangon est en effet une pierre sans défaut, perle ou diamant, qui se distingue par sa beauté et sa grosseur. Un diamant parangon peut ainsi servir de modèle; nous approcherons ainsi de son sens premier. Mais laissons-nous captiver par l’histoire des deux perles « parangones » que possédait la reine d’Égypte, Cléopâtre. Pline l’ Ancien (23-79 après J.-C.) nous retrace le pari fait par la reine lors d’un festin avec le général romain Marc-Antoine. Elle lui aurait promis « d’engloutir » dix millions de sesterces en un seul dîner. Marc-Antoine, incrédule, observe Cléopâtre : elle détache une magnifique perle de son oreille, la plonge dans du vinaigre, et avale majestueusement sa perle dissoute. 

Perle parangone

Détail de la main de Cléopâtre tenant une perle parangone – fresque du « festin de Cléopâtre » de Tiepolo (1696-1770).

Le diamant parangon le plus célèbre est le Cullinan pesant tout bonnement 3160 carats ! Sa grande pureté chimique est exceptionnelle. Découvert en 1905 par Thomas Cullinan, propriétaire d’une mine en Afrique du Sud, ce parangon fut offert à Édouard VII, roi d’Angleterre, en gage de la gratitude éprouvée pour l’autonomie récemment acquise. On raconte que le tailleur de la pierre, Joseph Asscher, vit sa lame de couteau d’acier se briser en deux lors du premier coup porté. Le Cullinan fut ainsi fractionné en neuf majestueux diamants exposés à la Tour de Londres parmi les joyaux de la couronne britannique. 

Diamant cullinan

Diamant Cullinan

Restons dans le domaine artistique. Le parangon désigne également une sorte de marbre noir d’Égypte et de Grèce. Il servait à sculpter des statues d’animaux et des sphinx, ces monstres mythiques à corps de lion et à tête humaine, gardiens des sanctuaires funéraires. On parle aussi de parangon de Venise pour les plus belles étoffes de soie fabriquées dans la sérénissime ville d’Italie. Enfin, certaines fleurs se nomment parangons, car elles ont l’excellence de revenir chaque année avec la même beauté, sans dégénérer ; des fleurs magiques en quelque sorte…

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Marbre parangon

Le sens premier et le plus répandu du mot parangon est un modèle par excellence auquel on se réfère. C’est un exemple de personnes ou d’objets, dignes d’être imités. Un parangon désigne donc un idéal ou bien  l’archétype reconnu comme universel. « Rares sont les personnes symbolisant les parangons de vertu et de courage. » La démocratie ou la beauté revendiquent également leurs parangons. Il peut parfois être négatif : « Le parangon de l’artiste maudit. »  Éclairée par l’origine espagnole parangón, comparaison, l’expression « mettre en parangon » signifie comparer, établir une comparaison. Attribué à un être humain, homme ou femme, un parangon ressemble à un phénix, personne unique en son genre grâce à ses qualités exceptionnelles. Mozart fut le parangon du prodige, compositeur d’une musique brillante, pure, limpide, voluptueuse et instinctive. Et que dire du divin Léonard de Vinci ? On lui prête le titre de « Parangon du peintre intellectuel ». Or il fut un homme universel, l’incarnation même du génie, à la fois artiste, mathématicien, inventeur, architecte, botaniste, musicien, philosophe…Tel un électron libre, il naviguait à l’envi entre les disciplines explorant le monde infini de la Connaissance. 

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), prodige de la musique.

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Le génie de Léonard de Vinci (1452-1519)

Le parangon ne finit pas de nous étonner et nous montre son caractère…d’imprimerie. Il désigne la taille de caractère : le petit-parangon a un corps de 20 points tandis que le gros-parangon est de 22 points.

Dérivons dans notre soif de mots pour parangonner notre parangon, c’est-à-dire le présenter comme modèle, ce qu’il est par nature, ou bien le comparer à autrui. 

Prenons de la hauteur ou du recul, selon notre taille, et citons le penseur Janus Gruter (1610) : « Comparaison n’est pas raison. » Séduite par la paronomase (mon prochain mot…ou pas) portant sur -paraison, cette expression allègue qu’une comparaison n’est aucunement une vérité et qu’elle ne prouve donc rien. Le proverbe « toute comparaison cloche » corrobore cette pensée. Sans s’y comparer, je préfère l’idée de s’inspirer d’ un parangon. Ce sera mon dernier mot.

Liberté

« La liberté assassinée » LE FIGARO – Midi Libre – L’Union Reims

« Un crime contre la liberté » Ouest France

« C’est la liberté qu’on assassine » l’Humanité

« Ils ne tueront pas la liberté » Le Parisien

« Liberté – Barbarie » L’ÉQUIPE
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« War on freedom » « Guerre contre la liberté » The Dayly Telegraph (G-B)

 « Attack on freedom » « Attaque contre la liberté » THE TIMES (G-B)

« Vive la liberté » le Berliner Zeitung (Allemagne)

« La liberté ne meurt jamais » L’Aisne nouvelle

« La liberté plus forte que la terreur » Paris-Match

 

Au lendemain de l’attentat du 7 janvier 2015 visant le journal satirique Charlie Hebdo, jamais le mot LIBERTÉ n’aura résonné avec autant de force et de fragilité dans la presse du monde entier. La Constitution française de 1793 définit la liberté comme « le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui : elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. » La liberté n’est donc pas si libre. Notre devise républicaine « Liberté – Égalité – Fraternité », prononcée pour la première fois par Robespierre en 1790, souligne que l’individu est libre, sa dépendance vis-à-vis d’autrui se limitant à ses devoirs et donc au respect de la loi.

Encadrée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, les libertés individuelles se déclinent en liberté civile, liberté de conscience ou droit de choisir ses convictions religieuses, liberté de mouvement, liberté d’enseignement et de réunion, liberté d’expression ou droit de dire et d’écrire ses pensées et opinions, liberté de la presse régie par la loi de 1881 ou droit de créer et publier un journal, un livre ou un blog, liberté du culte, liberté syndicale et droit de grève, etc. Ce concept de liberté est intimement lié à celui du droit. Non, nous ne pouvons faire ce que l’on veut. Belle ou tragique utopie d’un monde sans bornes, sans entraves ? Le philosophe anglais du XIXe John Stuart Mill écrivit cette citation universelle : « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». Oui, notre liberté s’arrête pour autrui.

Du latin libertas, le mot liberté évoque l’état de l’homme libre, liber en latin, par opposition à esclave. Libertas et liber proviennent de la racine indo-européenne « lib » qui fait écho à l’idée de plaisir et que l’on retrouve dans d’autres langues. Liebe signifie amour, lieben, aimer en allemand ; libido, désir ou jouissance, libet, il plaît de, libentia, plaisir ou gaieté, en latin ; lioubit (любить), aimer en russe ; líbit, aimer en tchèque. De tout temps, la volupté a séduit notre Dame Liberté encline à jouir de ses droits. C’est ainsi qu’à la Révolution française, les reines des jeux de cartes furent remplacées par des figures nommées libertés et désignant les nouvelles libertés des cultes, des professions, du mariage, de la presse et des arts.

liberté de la presse

Libertas était une divinité allégorique romaine. Rattachée au Liber Pater ou Bacchus, dieu du vin et de la fécondité, la déesse Libertas personnifia la liberté du citoyen romain en opposition avec l’esclavage. Il n’a fallu qu’un flambeau porté dans sa main gauche et une chaîne brisée tenue par sa main droite, pour que la statue représentant la liberté place de la République à Paris fasse resurgir ce passé romain, dépositaire de notre histoire.

liberté place de la république

Comme dans toute famille, le mot liberté en abrite d’autres dont le sens est parfois malmené. Libertaire, nom et adjectif, se dit d’une personne partisane d’une liberté absolue, anarchiste. Liberticide, adjectif, qui porte atteinte aux libertés. Libertin, nom et adjectif, qui est de mœurs très libres. La liberté n’est jamais à l’abri, si friable, facile à réduire en poussière. En cela, elle demeure un symbole précieux, inestimable, dont nous sommes les gardiens, les veilleurs confiants. Paul Éluard était de ceux-là :

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom
Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
 
Liberté
 
marche-charlie-republique_m

Marche pour la Liberté du 11 janvier 2015 – Place de la République à Paris

 

Couac, quoique et quoi que.

La chasse aux couacs des « quoique » est ouverte :
oui, finissons-en avec les discordances, les fausses notes dont sont victimes, malgré eux, les « quoique » et « quoi que ».
 
couac
 

On écrira QUOIQUE en un seul mot si l’on peut le remplacer par BIEN QUE, qui lui, est en deux mots. Il s’agit alors de la conjonction de subordination généralement suivie du subjonctif et qui marque une opposition, une concession ou bien une restriction. « Quoique fatigué, il viendra au concert, quoiqu’il y ait des couacs. » Toutefois, dans certaines propositions présentant une objection plus qu’une concession, la conjonction « quoique » peut être suivie de l’indicatif ou du conditionnel, et signifie alors cependant, mais. « Je vais aller écouter cette conférence, quoique je préférerais (au conditionnel) aller au match de football. » Quoique s’élide devant une voyelle, c’est-à-dire supprime sa voyelle finale : « Quoiqu’elle soit musicienne, elle fera toujours des couacs. » L’expression familière « quoique ça » signifie néanmoins, cependant.

QUOI  QUE s’écrit en deux mots si l’on peut le substituer à QUELLE QUE SOIT LA CHOSE QUE/QUI. C’est alors une locution pronominale concessive (ou pronom relatif complexe) toujours suivie du subjonctif. Rappelons qu’une proposition concessive réduit la portée de la proposition principale ou lui apporte une contradiction. « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il râlera toujours ! » « Avant de faire quoi que ce soit, vous devriez réfléchir… » 

Quoi qu'il arrive

de Debi Gliori

Ce COUAC grammatical si répandu ne doit pas nous faire oublier que notre homonyme, nom masculin, est une onomatopée désignant une fausse note, un son discordant, familièrement nommée « canard ». Au sens figuré, il exprime un faux pas, une maladresse, une erreur. Sans faire de couac, sachez que l’on peut boire du kwak, une bonne blague… euh …bière belge du nom de son brasseur inventeur, Pauwel Kwak en 1791. 

Je laisse à Marcel Proust (1871-1922) le dernier mot : « Ma mère s’émerveillait qu’il fût si exact quoique si occupé, si aimable quoique si répandu, sans songer que les « quoique » sont toujours des « parce que » méconnus… »