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Au hasard du dico : Palimpseste

Je lisais « Le guetteur » de Christophe Boltanski lorsque m’apparut le mot « palimpseste » :

« Il fallait faire vite. Le jour de la vente approchait. L’appartement devait redevenir ce qu’il était à l’origine. Une page blanche. Des pièces dénuées de fonction, réduites à quatre murs et une porte. Un lieu débarrassé des épreuves, du désœuvrement et des quelques moments de joie dont il avait été le témoin, de la fable qui accompagne chaque espace afin de permettre aux repreneurs de modifier sa disposition, de le refaçonner, surtout de le refictionner, de lui procurer une nouvelle identité. Un logement est un peu comme un agent secret qui change de nom au gré de ses missions. Ou un éternel palimpseste. »

Si l’adjectif éternel ne l’avait précédé, j’aurais pu aisément penser à un juron ou bien à un être mystérieux, témoin précieux et transformiste à la fois.

Considérant ce palimpseste à la loupe, le juron s’éloignait pour mettre en lumière la magie et le mystère qui s’étaient emparées de mes pensées à sa simple lecture.

Palimpseste…

Des airs célestes et funestes s’entremêlaient à son écoute.

Le mystère planait…

Non, il ne faisait pas la sieste…

Alors qui se cachait derrière ces onze lettres modestes ?

Palimpseste réalisé en arts plastiques par de jeunes collégiens

Du grec ancien παλίμψηστος, palímpsêstos, signifiant« gratté de nouveau », un palimpseste est un manuscrit couché sur un parchemin dont on a effacé la première écriture afin d’écrire un nouveau texte.

Une sorte d’ardoise magique…

La fascination m’envahit lorsque je découvris que ce procédé moyenâgeux, apparu entre le VIIe et le XIIe siècles et utilisé par de « pauvres » copistes en mal de parchemins, permettait, grâce à des techniques modernes de restauration de documents (chimie, ultraviolets et rayons X), de percer le mystère fou d’autres textes prématurément enfouis dans cet « effacement  » de mémoire. Nul besoin de coffre-fort, les mots sont invisibles et sous vos yeux en même temps !

Que de génie dans ce palimpseste éternel !

Nous n’avons rien inventé du recyclage, qu’on se le dise.

En « ressuscitant » la première écriture de certains palimpsestes, des fragments d’auteurs anciens ont ainsi vu le jour. Le plus célèbre d’entre eux fut le palimpseste d’Archimède restituant l’ouvrage de « La Méthode » datant du Xe siècle. Transformiste, oui, le palimpseste a cette vertu. C’est au XIIIe siècle que l’ouvrage d’Archimède devint un recueil de prières. De bien savantes prières !

Palimpseste d’Archimède du IXe siècle

Des fragments bibliques grecs datant du Ve siècle furent retrouvés sept siècles plus tard, cachés par des travaux du théologien Éphrem le Syrien. Il s’agit du Codex Ephraemi Rescriptus, un simple palimpseste dévoilant deux textes distincts.

Or le palimpseste n’a pas fini de nous étonner par sa majesté. Double palimpseste ou hyper-palimpseste se partagent les records de réécriture sur un même parchemin. Le Codex de Novgorod recèle des centaines de textes, oui vous lisez bien centaines, datant du XIe siècle. Ce livre, le plus ancien de la Russie kiévienne, est  formé de trois tablettes en bois et contient quatre pages remplies de cire sur lesquelles se superposent divers écrits tels que des psaumes, l’Apocalypse de saint Jean, des alphabets, des fragments théologiques… Encore aujourd’hui, ce palimpseste russe inépuisable suscite toujours et encore des recherches scientifiques minutieuses.

Hyper-palimpseste du Codex de Novgorod du XIe siècle

Une question me taraude l’esprit : mais comment effaçait-on ces textes encrés ?

Ces vieux manuscrits étaient désencrés ou effacés grâce à de la pierre ponce, cette roche volcanique très poreuse et de faible densité.

Au sens second, ce qui est classique pour un palimpseste, ce mot désigne le mécanisme psychologique permettant de substituer de nouveaux sentiments, idées ou faits aux précédents antérieurement mémorisés et désormais disparus.

La mémoire ne serait-elle qu’un palimpseste voué à l’oubli ?

Je vous laisse ainsi en proie au doute, et retourne dans ma lecture pour « guetter » de nouveaux mots, au hasard des pages noircies d’encre.

J’oubliais,

le Petit Prince de Saint-Exupéry avait décidément bien raison :

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

Ce n’est pas un palimpseste qui osera le contredire.

Merci Petit Prince.

Au hasard du dico : matassin

Ce matassin, plus fréquentable qu’un spadassin, n’a point le tracassin d’un crapoussin.

Me voilà sous le charme des mots qui tempêtent et virevoltent frénétiquement.

S’il semble cousiner avec le fantassin d’infanterie et le marcassin de la laie,

le matassin danse tel un bouffon sans mocassins.

Ce nom masculin prendrait sa source de l’italien mattaccino, le diminutif péjoratif de matto désignant un fou ou un toqué.

Une autre source de l’arabe moutawajjihin métamorphose le matassin en une personne masquée.

Mais l’espagnol a encore son mot à dire en clamant son étymologie des verbes matar et fingir signifiant tuer et feindre. Par contraction, le matafin devient ce matassin qui imitait l’ancienne danse grecque guerrière en feignant de se blesser et de tomber pour mort.

danseur bouffon

Ce matassin fantasque était autrefois, au Moyen Âge, un danseur bouffon dont le costume traditionnel s’accompagnait parfois de corselet,  de sonnettes et autres casque doré, épée et bouclier.

De danseur à médecin, il n’y a qu’un pas de danse pour le matassin considéré parfois comme un médecin bouffon.

Se livrant à des chorégraphies excentriques, les matassins exerçaient le métier, pas si facile, de bouffon de cour. S’échinant à divertir la cour du roi, le matassin touchait à tout, de la danse à la chanson tout en racontant de drôles d’histoires. Il bénéficiait alors du respect, voire de l’affection de son Seigneur.

Bouffon de cour

Dans sa comédie de Monsieur de Pourceaugnac écrite au XVIIe siècle, Molière invite des matassins et des musiciens à danser et jouer pour enivrer le gentilhomme :

« Allons, chantez, dansez, riez; et si vous voulez mieux faire, quand vous sentez approcher le délire, prenez du vin, et parfois un peu, un peu de tabac. Allons, gai, Monsieur de Pourceaugnac!»

Si un jour la mélancolie se penche sur vous, un petit conseil :

déguisez-vous en matassin, dansez et surtout, ne vous prenez pas au sérieux !